Biogaz : l’énergie vivante des champs et des alpages

Ils ont longtemps été considérés comme une charge. Aujourd’hui, de nombreux effluents agroalimentaires reprennent du galon grâce à leur valorisation en biogaz. Trouver la viabilité économique et environnementale du modèle : tel a été le challenge relevé par l’Union des Producteurs de Beaufort en créant une unité de transformation du lactosérum, Savoie Lactée.

Déchets, sous-produits et autres effluents agricoles seraient-ils en train de devenir un nouvel eldorado pour créer des ressources à double détente ? C’est ce que tend à montrer la création, chaque année, d’une cinquantaine d’unités de méthanisation en France. Si ces unités continuent à se développer pour former un parc actuel d’environ 450 installations, l’Hexagone reste loin derrière l’Allemagne qui affiche plus de 8 000 installations de ce type. « Cette orientation proactive allemande s’explique par leur volonté de développer une véritable filière de cultures énergétiques », explique Marc Schlienger, délégué général du Club Biogaz de l’Association Technique Énergie et Environnement (ATEE) qui rassemble les principaux acteurs français de la méthanisation et du biogaz. « La France a adopté la stratégie inverse. Les terres sont prioritairement réservées à l’alimentation humaine et animale, les usages énergétiques n’étant autorisés qu’à condition qu’ils n’entrent pas en concurrence avec les cultures traditionnelles. »

Des déchets organiques bien digérés

Même sans culture énergétique intensive, la masse des sous-produits des activités traditionnelles constitue une ressource non négligeable. Des pailles aux fanes de maïs, en passant par le lactosérum, les graisses animales ou les vinasses, nombre de matières organiques végétales ou animales sont ainsi passées du statut de déchet à celui de matière première. À l’issue d’un processus naturel de fermentation anaérobie, le biogaz obtenu peut être utilisé comme combustible pour produire de la chaleur ou de l’électricité. Il peut aussi être transformé en biocarburant. Pour les producteurs agricoles et les industries agroalimentaires, les promesses de ces sous-produits restent importantes. La valorisation organique des déchets permet également de faire un saut environnemental. Elle réduit la nocivité de certains effluents (demande chimique en oxygène dite DCO), tout en diminuant leur volume. La phase de méthanisation réduit également les émissions de méthane donc de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, tout en développant une énergie renouvelable.

L’énergie des alpages

Au sein de l’Union des Producteurs de Beaufort (UPB), qui regroupe neuf coopératives (voir encadré), on a bien compris le double enjeu : économique et environnemental. Depuis fin 2015, une nouvelle unité de transformation du lactosérum construite à Albertville (73) marque un tournant dans l’histoire de la filière du Beaufort. Pendant 40 ans, le lactosérum issu du lait des neuf coopératives n’avait eu d’autre issue que d’être traité en sous-produit. 800 000 kilomètres annuels étaient alors nécessaires pour l’acheminer depuis les coopératives jusqu’à l’opérateur chargé de le transformer en poudre, moyennant des coûts de transport, des coûts énergétiques et d’importantes émissions de CO2. En 2010, soucieux d’anticiper les charges de plus en plus importantes sur ce poste, l’UPB a décidé d’internaliser le traitement et de relocaliser la transformation du lactosérum en Savoie en créant cette nouvelle unité. Chaque kilo de Beaufort générant 9 kg de lactosérum, l’enjeu consistait à récupérer au maximum la valeur alimentaire de ce produit. Première priorité : utiliser ce lactosérum pour fabriquer sur place du beurre, de la poudre de protéines et de la ricotta.

Pour un 1 m3 de lactosérum, 180 kWh de biogaz

Dans cette logique de valorisation des sous-produits sur toute la chaîne, il restait à traiter ces résidus ultimes : le lactosérum écrémé et déprotéiné pour le transformer – avec les eaux de lavage du site – en biogaz. Une société d’ingénierie, Valbio, a aidé l’UBP à franchir cette étape. Ce jus lactosé détenant une charge organique 50 fois plus forte qu’une eau usée urbaine, il fallait dépolluer et assurer une qualité d’eau épurée rejetable en milieu naturel. L’unité de méthanisation a permis non seulement de résoudre l’équation en épurant les effluents, mais aussi d’assurer l’équilibre économique de Savoie Lactée par l’optimisation des coûts de traitement des effluents, notamment grâce à la production de biogaz. « Grâce à l’énergie produite, l’épuration se fait à coût zéro, explique François Decker, directeur général délégué de Valbio. Sans l’unité de méthanisation, le projet n’aurait pu exister, faute de rentabilité. » Ainsi, avec les deux digesteurs de 680 m3, la méthanisation des effluents permet de consommer 10 fois moins d’électricité et de produire 5 fois moins de boue qu’une station de traitement standard. À elle seule, l’unité fournit désormais 1,5 million m3 de biogaz par an pour produire électricité et chaleur par cogénération :

  • 3 GWh d’électricité sont ainsi revendus chaque année sur le réseau électrique ;
  • la chaleur récupérée, 3,5 GWh thermiques annuels, fournit les besoins de l’usine et le maintien en température des digesteurs.

Ainsi, le pari a été gagnant. Il pourrait inciter d’autres filières, grâce à la transformation d’une charge en ressource, à la diminution des traitements nécessaires à la dépollution et à la maîtrise des coûts énergétiques via la chaleur produite. Que ce soit pour traiter des résidus finaux ou pour monter des unités productrices d’énergie « tout projet de méthanisation prend 3 à 4 ans, rappelle Marc Schlienger. Nous sommes sur des énergies vivantes. Or, c’est plus compliqué de produire du biogaz à partir de bactéries que d’énergies fossiles. Chaque installation doit faire l’objet d’une étude complète pour définir les solutions techniques convaincantes pour les financiers. »

Ressources savoyardes au service du Beaufort

Sur quoi a reposé la réussite du projet ? Sur l’engagement des 39 ateliers de transformation, dont neuf coopératives de l’UPB rassemblant 650 agriculteurs. Ils élèvent à eux seuls 13 000 vaches de quatre vallées savoyardes et produisent les 53 millions de litres de lait nécessaires chaque année à la fabrication des 4 900 tonnes de Beaufort. Avec un investissement de 13 millions d’euros, le projet de cette unité Savoie Lactée s’avère moteur pour la filière Beaufort non seulement par la création de 10 emplois, mais aussi par la redistribution de la valeur ajoutée au sein de filière beaufortaise.

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