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Le 23 juin dernier, l’Observatoire organisait un Grand Rendez-vous aux côtés des décideurs et des entreprises lilloises. Une rencontre déclinée en trois tables rondes sur des thèmes emblématiques de l’évolution d’une région qui a su développer un écosystème favorable au bon développement des entreprises.
Cette semaine, la première table ronde sur les évolutions et adaptations réussies des entreprises familiales lilloises.
 

Dans cette région du Nord-Pas-de-Calais, vivier d’entreprises familiales, nombreuses sont celles qui résistent au contexte économique morose et creusent leur sillon en valorisant leur patrimoine autrement. Sous le regard de Jean-Marie Chevalier, deux d’entre elles ont présenté les trajectoires et évolutions qui les ont conduites vers de nouveaux cycles de croissance.

Transformer une structure familiale fondée sur des procédés traditionnels en  une entreprise performante, engagée dans le développement durable et figure de proue de toute une filière, c’est la force de deux entreprises du Nord-Pas-de-Calais : la minoterie Moulin Waast et le groupe Holder. Si la PME et le grand groupe ont tous deux réussi ce pari, c’est en grande partie grâce au tournant énergétique qu’ils ont su prendre aussi bien sur le plan technologique que sur le plan des usages. Dans chaque cas, il y a eu des prises de risques, dans chaque cas, elles ont été intelligemment maîtrisées. Retour sur les témoignages, vidéos et analyses présentés lors de cette première table ronde du Grand Rendez-vous de l’Observatoire. 

Moulin Waast, de nouveaux grains à moudre au fil des générations

Depuis 125 ans, Moulin Waast a su tirer parti des transformations technologiques pour modifier sa chaîne de valeur. Quand le moulin est racheté par la famille Waast en 1896, c’est le vent qui fait tourner ses ailes. Cinq générations plus tard, toujours entre les mains de la famille, l’entreprise est devenue un des fleurons de la filière céréalière avec des produits de tradition et des produits innovants à forte valeur ajoutée.
Structurante dans cette transition, l’énergie électrique l’a été d’abord côté process. En passant dès les années 1960 de l’énergie thermique à l’énergie électrique, la production franchit rapidement les échelons. Dès lors, les machines atteignent des vitesses considérables qui permettent de produire des fibres alimentaires, des produits micronisés, différents mélanges, différentes moutures. Le mérite revient à la mécanique des fluides technique, sur laquelle l’entreprise s’est sentie bien accompagnée par son fournisseur d’énergie.

Entrer dans un cercle énergétique vertueux

La trajectoire de Moulin Waast montre l’importance de rester captif à l’innovation pour maintenir l’entreprise dans une dynamique d’évolution. Jean-Marie Chevalier salue ce fil conducteur qui a tracté la performance des Moulins. « Le changement d’énergie a permis à l’entreprise de diversifier à la fois ses matières premières et par conséquent ses produits sortants à destination à la fois des boulangeries traditionnelles et des entreprises agroalimentaires. »

La prise de risque était-elle forte ? Jean-Marie Chevalier relativise. « Cette prise de risque me paraît limitée car contrebalancée par l’internalisation des innovations. Emile Waast connaissait parfaitement son industrie, il maîtrisait sa structure. Cette vision globale lui donne une clairvoyance pour combiner des intrants différents, diversifier ses produits et donc étendre son marché.»

Prendre le tournant renouvelable et durable

Second point structurant dans la transformation des Moulins, sa plasticité qui rend l’entreprise perméable aux opportunités. Quand l’entreprise se trouve dans l’obligation de renouveler ses toitures, elle décide aussitôt d’installer des panneaux photovoltaïques pour réduire sa consommation d’énergie. Cette capacité de rebond interpelle Jean-Marie Chevalier qui souligne à quel point ces initiatives locales peuvent représenter des contrepoids puissants face à l’incertitude de la situation énergétique mondiale. 

Holder, de la boulangerie de quartier au groupe international

Dans la famille Holder, c’est Francis qui a démarré l’entreprise en reprenant dès 1953 la boulangerie de ses parents au cœur de Lille, appartenant à la famille Paul. Cette marque donnera ensuite son nom à son réseau de boulangeries connu pour son pain fabriqué selon des méthodes artisanales. Parallèlement, Holder rachète la maison Ladurée, célèbre pour ses macarons. Après l’installation de son siège en 2007 à Marcq-en-Barœul, le groupe développe un des ateliers les plus modernes de panification d’Europe avec notamment une ligne de viennoiseries déployée sous la marque Château Blanc. Aujourd’hui, implanté dans plus de 500 points de vente dans le monde, le groupe est présent dans 35 pays et emploie 8 000 personnes.

Des gestes anodins créent l’économie d’énergie

Le site de Marcq-en-Barœul est récent et pourtant dès 2012, le groupe Holder cherche à réduire sa consommation énergétique car comme le souligne Laurent  Delecluse, l’énergie la moins chère est celle qu’on ne consomme pas. « Nous avons retenu un fournisseur d’énergie sur la base d’un engagement financier avec une rentabilité obligatoire sur les économies générées. Nous attendions un retour sur investissement rapide de deux ans mais les gains générés ont largement dépassé les objectifs. » Comment le groupe est-il arrivé à ce résultat ? Par des actions simples d’apparence anodines : récupération de chaleur des chaudières pour la production de froid, modernisation de l’éclairage (relamping), mise en place de sous compteurs pour mesurer les consommations et les économies, etc. Dans une grande entreprise, l’innovation se niche partout, la production est le fer de lance de l’activité. Mais c’est aussi le résultat d’un travail collectif en groupe projet qui permet d’avancer efficacement et l’avantage d’une gouvernance familiale qui favorise les prises de décision rapides. 

Vers de nouveaux modèles multi-énergies

À la lumière de ces deux cas, Jean-Marie Chevalier souligne l’idée d’intelligence transverse, qu’elle soit énergétique ou humaine. « On le voit dans les deux cas, l’innovation n’est pas seulement technologique mais également organisationnelle, institutionnelle. » Même constat dans le domaine industriel où il ne s’agit plus de fonctionner avec une énergie majeure mais d’associer plusieurs types d’énergies pour être plus performant (combinaison du froid et de la chaleur, de la chaleur et de l’électricité). « On a tout intérêt à faire correspondre les techniques entre elles, comme on le constate aujourd’hui dans la manière dont s’organisent les filières qui mêlent les énergies classiques -pétrole, charbon gaz- avec les énergies nouvelles – biomasse, vent, stockage. »

Ces tournants sont autant d’opportunités pour permettre aux entreprises de faire face aux incertitudes. « S’inscrire dans la croissance verte, c’est accepter l’idée d’un paysage plus changeant, une remise en cause de la croissance telle qu’on la concevait il y a 40 ans.  La sortie de crise ne se fera pas des décisions macro-économiques mais par des initiatives locales  qui vont dans le sens du développement durable ». Pour preuve, dans les Landes la récupération des déchets de bois a permis à la région d’échapper à la volatilité des prix du pétrole. Une tendance confirmée par Francis Motte, président du Medef Nord Pas de Calais. « Il est important que le législateur laisse des marges de manœuvre aux entrepreneurs pour permettre à leur créativité de continuer à éclore ! » 

4 vecteurs de changement, 4 opportunités pour les entreprises selon Jean-Marie Chevalier

1. La législation européenne qu’on a tendance à sous-estimer
La libéralisation des marchés doit inciter les entreprises à réfléchir autrement à leur chaîne de valeur depuis l’extrême amont jusqu’à l’extrême aval pour y introduire innovation et intelligence.

2. Le réchauffement climatique
La prise de conscience des enjeux environnementaux va obliger les entreprises à des développements plus durables, des ambitions décarbonées qui encourageront la croissance verte, l’économie circulaire où les déchets des uns deviennent les ressources des autres.

3. Les technologies de l’information
Elles vont progressivement pénétrer le secteur de l’énergie. Nous allons assister à la digitalisation de l’électricité en vivant une révolution identique à celle qu’on connaît depuis 20 ans sur les NTI.

4. La volonté citoyenne et entrepreneuriale
Parmi les éléments majeurs de la loi sur la transition énergétique, la territorialisation déplace les centres de décision et les affranchit des structures jacobines traditionnelles comme on en témoigne « l’ubérisation » croissante de la société.

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