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Innover est le maître-mot des entreprises en quête de croissance. Mais comment s’y prendre ? Les entreprises doivent-elles forcément miser sur de jeunes pousses venues de l’extérieur ? Analyse du parrain de l’Observatoire, Bertrand Barré.

C’est une tendance lourde : les entreprises croient au sang neuf pour booster leurs capacités à innover, misant plus sur des incubateurs extérieurs ou de fringantes start-up que sur leurs propres ressources internes. Pensez-vous que ce soit la stratégie la plus pertinente pour innover ?

Comme l’a dit Picasso, « tout acte de création est d’abord un acte de destruction ». Il est donc logique que les entreprises, dont le chiffre d’affaires et la notoriété sont notablement établis, aient du mal à se situer dans l’innovation, qui risque de marquer une rupture avec leurs habitudes de production et donc de les mettre en difficulté. Voyez l’exemple de Kodak, qui est à l’origine de l’invention de la technologie du numérique mais qui a renoncé à la développer et à la commercialiser, craignant que cela ne détruise le marché de l’argentique. De fait, c’est une autre entreprise qui a développé la technologie et la branche argentique de Kodak est morte quand même. Il faut être courageux pour adopter les ruptures dictées par l’innovation. La stratégie qui consiste à laisser des start-up extérieures innover, puis à racheter leur invention si celle-ci paraît pertinente, voire à absorber la start-up, n’est pas mauvaise. La preuve : beaucoup de grands groupes l’ont prise à leur compte. Ils ont compris qu’en n’étant pas les instigateurs d’une invention, ils s’évitaient cette étape fastidieuse et pas toujours valorisante, d’essuyer les plâtres. Pour autant, cette stratégie n’est pas la seule capable d’impulser de l’innovation dans une dynamique entrepreneuriale. Ni la plus pertinente.

Quelle autre stratégie d’innovation préconisez-vous ?

J’aimerais d’abord rappeler que l’innovation est une invention qui rencontre un marché ! Or, une entreprise établie, avec un réseau de clientèle, des moyens importants de production, de communication et de diffusion, a beaucoup plus de chances d’accéder au marché qu’une start-up débutante, aussi agile et pétillante soit-elle. On a tendance à trop souvent confondre agilité et souplesse avec clairvoyance et justesse. L’innovation n’est pas une question d’âge. Nul n’est mieux placé qu’un grand groupe pour innover par lui-même. Il lui suffit pour cela de dédier une petite équipe à l’innovation et à la laisser travailler en toute quiétude. Les profits d’un grand groupe sont à la taille d’un grand groupe. Quand on annonce 300 millions d’euros de résultats, où est le problème d’investir trois ou quatre millions dans le développement d’un projet parallèle ? C’est une question d’attitude entrepreneuriale du dirigeant de l’entreprise. Pour innover, il faut que le dirigeant ne soit pas juste occupé à gérer l’acquis. Il doit se montrer conquérant, visionnaire, entreprenant, même si cela vient chahuter son confort ! La dynamique d’innovation d’une entreprise doit être propulsée par le haut.

Que manque-t-il aux entreprises françaises pour oser davantage l’innovation ?

De la rapidité entre la conception d’une innovation et sa réalisation. En France, on souffre du syndrome de l’ingénierie. On raisonne plus qu’on ne sent. Rien ne doit sortir et être industrialisé avant d’être millimétré, mesuré, sur-vérifié. Or, en matière d’innovation, le premier réflexe à avoir, c’est de réaliser rapidement un prototype pour tester l’idée et la confronter au marché. Bien sûr, on expose alors sa bonne idée à en influencer d’autres similaires. Mais il faut se rappeler qu’il n’existe pas de grandes idées que personne n’a. Quand on bosse sur une idée, une centaine de personnes dans le monde y bossent probablement aussi. L’important n’est donc pas de cacher son idée mais d’aller vite. D’occuper le terrain. Plus vite on se confronte au marché et plus vite on le gagne. Par ailleurs, quand on est un grand groupe, on a plus de moyens, en théorie, qu’une start-up pour faire signer des contrats de confidentialité. Hélas, il est difficile de se remuer quand le succès de la société est fondé sur la puissance et le développement du volume, plutôt que sur la créativité et l’innovation !

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