Le 23 juin dernier, l’Observatoire organisait un Grand Rendez-vous aux côtés des décideurs et des entreprises lilloises. Une rencontre déclinée en trois tables rondes sur des thèmes emblématiques de l’évolution d’une région qui a su développer un écosystème favorable au bon développement des entreprises. Cette semaine, la troisième table ronde sur la gestion des économies d’eau et d’énergie.

La nécessité de maîtriser, voire de réduire, son budget « eau et énergie » peut être source de transformation et d’amélioration de la rentabilité. C’est le constat partagé par une entreprise et par une collectivité venues témoigner de leur expérience au cours de la table ronde sur la gestion intelligente des consommations d’eau et d’énergie orchestrée par Jean-François Donzier.

Dans le Nord-Pas-de-Calais, comme ailleurs en France, la gestion de l’eau ne fait pas partie des priorités des responsables d’entreprises ou des collectivités. Et c’est un tort. Car elle recèle un potentiel économique qu’il est impératif de prendre en compte, aussi bien pour des raisons financières qu’environnementales. Le Conseil général du Pas-de-Calais (CG62) et l’entreprise Croda, qui produit des produits chimiques dans la région lilloise, ont tous deux découvert la manne que représente une gestion intelligente de l’eau. Pour en bénéficier, elles ont toutefois dû réévaluer leurs modes de fonctionnement et trouver le moyen d’impliquer l’ensemble des acteurs concernés. Retour sur les enseignements de cette troisième table ronde du Grand Rendez-vous de l’Observatoire.

Conseil général du Pas-de-Calais (CG62) : d’une « bonne » conscience environnementale à des actions concrètes pour réduire la consommation en eau et en énergie

Depuis 2007, le Conseil général du Pas-de-Calais (CG62) ne se contente plus d’afficher une conscience « environnement ». Il traduit son engagement dans le développement durable par des actions concrètes pour réduire la consommation d’eau et d’énergie, notamment par la mise en place d’un outil de pilotage à distance, la « télérelève ». Depuis novembre 2014, 117 collèges et 36 bâtiments faisant partie du parc immobilier du CG62 sont équipés de capteurs et de sondes de températures qui permettent de produire des relevés de consommation d’eau et d’énergie en temps réel et qui sont gérés par le logiciel « Live Board ». Trois salariés sont affectés à les analyser pour y détecter les éventuelles anomalies et intervenir le plus rapidement possible. Plusieurs dizaines de milliers d’euros ont déjà été économisés, soit 15 % du budget eau et énergie. Quand on sait que 80 % du budget du Conseil général du Pas-de-Calais est consacré au social, cette économie sonne comme une bonne nouvelle pour les administrés de la région.

L’économie d’eau et d’énergie repose sur beaucoup de pédagogie

Si le Conseil départemental du Pas-de-Calais peut s’enorgueillir de maîtriser son budget énergie, c’est notamment au CG62 (Conseil général du Pas-de-Calais) qu’il le doit ! Avec son dispositif de « télérelève » qui permet de faire des économies d’eau et d’énergie, le CG62 a ouvert une voie et montré un exemple duplicable dans d’autres conseils généraux. « Désormais, dans le tout le département, nous sommes associés à ce projet », se réjouit Cathy Dupont-Paccou, responsable innovation énergie CG62. Tout en reconnaissant que le mener à bien n’a pas été facile. Si le dispositif n’a pas été inventé par le CG62 (« il existait ailleurs, nous nous sommes contentés de l’importer chez nous »), il a provoqué une petite révolution dans les schémas de pensée : « Nous avons rencontré beaucoup de résistances parmi nos collègues qui ne voyaient pas l’intérêt de l’adopter dans notre collectivité ». Il a donc fallu investir dans la communication interne pour faire comprendre l’intérêt du changement. Puis dans la communication externe : « Pour démontrer aux politiques que le développement durable n’est pas qu’un concept, il faut mettre en lumière des exemples pratiques de terrain », affirme Cathy Dupont-Paccou.
De la communication externe, qui intègre le ton de la pédagogie, il a fallu aussi en utiliser à destination des collèges et des 64 000 collégiens concernés : « Nous avons établi des fiches concernant chaque établissement pour pointer les points positifs et négatifs de leur consommation et leur suggérer de bonnes pratiques à adopter ». Mais avoue-t-elle, il a fallu aussi beaucoup d’optimisme car « les travaux d’approche pour amorcer le changement ont pris du temps ».

Le cercle vertueux de la mobilisation

Pour Jean-François Donzier, cet exemple montre combien il est difficile de fédérer l’adhésion de tous les acteurs autour d’un projet, même lorsqu’il y a au départ une décision politique. Pour y arriver, il faut obtenir la conviction de tous : « L’adhésion des personnes concernées est quelque chose de fondamental. En l’occurrence, il a fallu obtenir celle des principaux des collèges pour initier des changements de pratiques ». Mais il suffit d’un groupe de convaincus pour convaincre ensuite tous les autres : « L’effet d’entraînement est important. Si un collège démontre qu’en faisant des économies d’eau et d’énergie il peut investir davantage dans du matériel scolaire, d’autres collèges feront de même ».

La table ronde s’est ensuite orientée vers un deuxième débat concernant une autre initiative en faveur d’une consommation maîtrisée de l’eau.

Croda et son installation de traitement de l’eau : quand rendement énergétique rime avec réduction de la consommation de l’eau

L’usine Croda du Nord-Pas-de-Calais produit 21 000 tonnes d’alkoxylats par an. Il s’agit d’une substance dérivée du pétrole qui, mélangée à de l’alcool, subit des réactions chimiques, dont les industries pharmaceutiques, cosmétiques et chimiques ont besoin pour fabriquer leurs propres produits. Une matière estimée dangereuse par les autorités puisque le site est classé SEVESO 2. C’est le projet de s’agrandir qui a obligé l’usine à optimiser son unité de traitement de l’eau. Dans l’usine, l’eau est utilisée au cours du process de production pour refroidir les réactions chimiques et pour laver les cuves de stockage. Cette eau doit être dépolluée avant d’être rejetée en rivières. Or, plus la quantité d’eau est importante, plus il faut du temps pour la dépolluer. Ce qui accroît d’autant l’énergie utilisée pour traiter l’eau. Mais comment diminuer la quantité d’eau utilisée quand on cherche à s’agrandir ? Et quand l’exigence de propreté des produits finis incite à en utiliser de plus en plus pour laver les équipements ? C’est pour trouver des réponses adaptées que l’usine Croda a fait appel à l’Office International de l’Eau (OIEau). Et ça a marché : l’usine est passée de 1 000 m3 d’eau utilisée à 400 m3 par jour.

Reconnaître la valeur de ce que l’on ne voyait pas

La meilleure manière de réduire son budget « eau et énergie » est de consommer moins d’eau et d’énergie. C’est une évidence. Cela suppose cependant des remises en question au niveau de la production qui sont parfois difficiles à admettre.
Pour améliorer le rendement de sa station d’épuration, Julien Peret, ingénieur Environnement & Énergie chez Croda, a dû amener les responsables de l’entreprise à changer de paradigme : « Le suivi d’une station d’épuration sur un site de production n’est pas une priorité. Cela nécessite qu’on y investisse du temps, de l’argent et donc la mobilisation du haut de l’organigramme ». Il a donc fallu que les dirigeants acceptent de considérer l’usine d’épuration non plus comme une contrainte imposée par la réglementation préfectorale, mais comme un outil intégré au process de production. Cette étape franchie, une phase d’observation du fonctionnement de l’usine a permis de se poser des questions basiques, par exemple : pourquoi ce flux arrive-t-il là ? « Nous avons ainsi pu envisager l’eau dans une logique de consommation d’utilité ». Et cela a induit des modifications dans les pratiques. « Ce qu’il faut souligner dans cet exemple, c’est que Croda a réussi à évoluer et à expérimenter d’autres manières de fonctionner, alors même que le site, classé SEVESO 2, n’a pas le droit à l’erreur : les contrôles de sécurité de la qualité de l’eau y sont permanents », précise Julien Louchard, chargé de Développement Commercial Collectivités et Industrie et chargé de Formation et d’Étude à l’Office International de l’Eau.
Autre stratégie de Croda pour atteindre un meilleur rendement de sa station d’épuration : ne plus en sous-traiter la maintenance. « Nous avons décidé de prendre la main sur la gestion de l’équipement et pour y arriver, nous nous sommes fait accompagner », se souvient Julien Peret. Cet accompagnement s’est notamment appuyé sur la formation des personnels au génie de l’eau. Et cela a porté ses fruits. La contrainte initiale a pu être transformée en levier d’optimisation du procédé de production avec, à la clé, des avantages financiers et la réduction conséquente du coût du traitement des déchets et d’énergie.

Déclencher l’envie de changer, puis fédérer, notamment, par la formation

« Ce que j’aime bien dans l’exemple de Croda, c’est qu’on n’est pas dans une logique de réinvention de la roue », remarque Jean-François Donzier. « Il n’y a pas eu d’innovation particulière, mais la prise en compte de la nécessité d’améliorer les rendements de la station d’épuration en modifiant les process industriels et les pratiques des personnels ». Ce qui démontre la force de la matière grise et sa capacité à produire des économies d’énergie. Autre constat de Jean-François Donzier : les entreprises ont souvent tout ce qu’il faut pour changer, elles disposent des technologies et les idées d’organisation qui vont avec, mais il leur manque le déclencheur. Cette petite étincelle qui permet de prendre la décision de changer et d’engager de la formation pour les personnels. « Il faut reconnaître que cela n’est pas évident de dire aux employés, vous travaillez bien, mais on veut vous apprendre une autre manière de procéder ». Comme quoi, il est utile de se laisser auditer. C’est dans de nouveaux scénarios de fonctionnement qu’apparaissent des possibilités de transformation et d’amélioration.

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